Pour sa dix-huitième aventure, La Fille sans visage, Canardo prend un peu de recul, à l’image de son créateur, Benoît Sokal. Explications avec l’intéressé.
Castermag’ : Canardo a eu 30 ans en 2008, comment a-t-il évolué?
BENOÎT SOKAL: Sa psychologie est différente, disons qu’elle a évolué avec moi. Le monde change, les gens vieillissent, et j’ai aussi adapté Canardo aux possibilités de Pascal Regnauld, qui en est aujourd’hui le dessinateur et qui n’a pas nécessairement la vocation de traiter ce personnage comme je le concevais vingt-cinq ans auparavant.
Castermag’ : Canardo semble plus absent dans cette aventure, laissant l’histoire se dérouler quasi sans lui…
BENOÎT SOKAL: La chose s’est déjà produite. Je trouve très réducteur que le héros d’une série en soit systématiquement le protagoniste principal. Si à chaque fois, le récit est par obligation le récit de Canardo, il en devient sclérosant. Pour moi, il n’y aurait plus de renouvellement possible. Par conséquent, de temps en temps, et sans doute de plus en plus, l’histoire tournera autour de Canardo. Dans ce cas, Canardo devient uniquement le prétexte pour entrer dans l’histoire… et son rôle s’arrête là.
Castermag’ : Ici, vous faîtes se croiser les chemins de deux personnages issus de milieux sociaux bien distincts?
BENOÎT SOKAL: En effet, je voulais raconter à la fois le parcours d’une espèce de dégénéré et celui d’une fille de l’Est. Pour l’un, je m’inspire de la progéniture d’une cour royale comme il en existe encore aujourd’hui. Ce sont des gens oisifs et j’imagine qu’ils peuvent succomber à toutes sortes de perversions. Quant à l’autre, je trouvais que le sujet était d’actualité et suffisamment émouvant. Les filles de l’Est que je connais ne sont pas toutes des putains, évidemment, et je ne voulais surtout pas tomber dans la caricature. Mais j’ai toujours été fasciné par leur pragmatisme.
Castermag’ : Est-ce pour cette raison que La Fille sans visage se conclut bien ?
BENOÎT SOKAL: Oui, en quelque sorte. Je voulais que cette fille connaisse une forme de rédemption. Comme j’ai choisi d’éliminer un autre personnage. Après tout, c’est le droit du narrateur que de décider qui va ou non mourir.
Castermag’ : En toile de fond, vous dépeignez une situation politique chaotique chez les voisins du Duché de Belgambourg. Trouvez-vous que la réalité dépasse votre fiction?
BENOÎT SOKAL: C’est un peu l’impression que les récents événements me procurent. Après 150 ans d’existence, combien de temps cela va-t-il encore durer? Cette sensation de bordel et de balkanisation du Bénélux me laisse perplexe. Je suis belge d’origine résidant désormais en France et au fond, j’aurais plutôt tendance à être patriote et content d’être belge mais, en réalité, c’est la tristesse qui m’envahit. De plus, tout ce qui est résurgence de féodalité comme la glorification d’une famille royale me révulse.
Propos recueillis par Nicolas Finet